Bordeaux se lance dans un projet ambitieux de supercalculateur dédié à l’IA
Pour réduire la dépendance envers les grands acteurs américains de la technologie, un projet de supercalculateur et de stockage de données spécifiquement destiné à l’intelligence artificielle (IA) se dessine à Bordeaux. Ce projet, d’une valeur de 3 milliards d’euros, très énergivore, doit recevoir le feu vert vendredi 30 janvier, soutenu par le maire écologiste de la ville. Les élus de la métropole girondine vont se prononcer en matinée sur la vente d’un parc de 20 hectares pour établir cette infrastructure, qualifiée de « pionnière » et de « modèle » en matière de durabilité, baptisée BXIA.
Situé au nord de Bordeaux, BXIA est prévu pour accueillir, à partir de 2028, six unités de centres de données, avec une puissance électrique globale de 380 mégawatts. Cela représente environ 10 % de la capacité de la centrale nucléaire proche de Blayais, tout en garantissant plusieurs centaines d’emplois. Benjamin Delaux, président de NFU Digital, impliqué aux côtés d’Osae Partners dans ce projet, explique : « Au lieu de confier cette capacité électrique à un opérateur américain, nous préférons créer un pôle numérique souverain. »
BXIA a pour objectif d’atteindre une puissance de calcul et de stockage de 250 mégawatts IT, dont près de 80 % sera consacré à l’intelligence artificielle. Il aspire à attirer sur son campus « des utilisateurs IA désireux de s’engager dans une charte de souveraineté », à l’image de Mistral, entre autres. Contactée par l’AFP, cette entreprise n’a pas souhaité s’exprimer. Par ailleurs, BXIA cherche à réunir des financements majoritairement français et européens et souhaite attirer des grands noms de l’industrie implantés à Bordeaux, comme ArianeGroup, Dassault, Safran et Thales.
Un paysage européen des data centers à restructurer
« Les entreprises dans les secteurs spatial et de la défense ont besoin de sécuriser leurs données », souligne Christine Bost, présidente socialiste de Bordeaux Métropole. Sur le continent européen, l’infrastructure des centres de données souverains reste éparpillée. Selon des données d’Oliver Wyman en 2019, 92 % des données des pays occidentaux sont stockées aux États-Unis. Dans ce contexte, Amazon Web Services (AWS) a récemment introduit un service de « cloud souverain et indépendant » dédié à l’UE, promettant de respecter des conditions rigoureuses.
Néanmoins, Julien Anselme, à la tête du pôle de compétitivité ENTER qui regroupe entreprises et établissements académiques, souligne que la législation américaine du Cloud Act (2018) permet aux autorités américaines d’accéder à des données stockées en Europe par des entreprises américaines. « Bien que nos données soient hébergées en Europe, cela ne garantit pas leur souveraineté », convient-il. « Installer un centre de données souverain est un moyen de restaurer un équilibre de pouvoir au profit de l’Europe », ajoute-t-il.
En Allemagne, le groupe Schwarz, connu pour Lidl et Kaufland, a récemment lancé la construction d’un méga-centre de données pour 11 milliards d’euros. Parallèlement, le leader des logiciels SAP prévoit d’investir 20 milliards d’euros sur dix ans pour renforcer son infrastructure cloud en Europe.
La France, terre d’accueil pour les data centers
En France, les autorités souhaitent devenir un havre pour les centres de données, mettant en avant une production d’électricité bas carbone grâce à l’énergie nucléaire, essentielle pour des technologies très énergivores. En 2022, le pays comptait près de 300 centres de données, principalement situés dans les Hauts-de-France, autour de Paris et de Marseille, avec une consommation électrique estimée à environ 10 000 gigawatts heures, ce qui représente environ 2 % de la consommation française annuelle d’électricité.
Le projet bordelais, soutenu par le raccordement du câble internet transatlantique « Amitié » sur la côte girondine en 2023, promet de générer entre « 600 et 1 000 emplois permanents sur place » et se veut un modèle en matière d’environnement : renaturation des surfaces, utilisation de l’eau en circuit fermé pour le refroidissement, et réinjection de la chaleur excédentaire dans les réseaux de chaleur environnants.
« Nous avons besoin de souveraineté numérique et d’outils comme celui-ci. Ils s’implanteront nécessairement, alors autant les encadrer de manière exigeante », affirme le maire écologiste de Bordeaux, Pierre Hurmic, qui se représente aux élections municipales en mars. Son soutien à BXIA a été qualifié de « trahison » par ses opposants de La France Insoumise, qui voient dans ce projet « une aberration sur le plan démocratique et écologique », en raison de sa consommation électrique jugée « colossale », et qui réclament un moratoire.