Le président de la République s’est engagé dans un projet ambitieux visant à « alerter » sur les menaces que les réseaux sociaux représentent pour la démocratie. Il enchaîne les réunions et commence à définir des solutions qu’il compte mettre en œuvre sous forme de « décisions concrètes » dès le début de 2026.
Lors d’une intervention à Arras, il a proposé la création d’un « label » géré « par des professionnels » des médias afin de « différencier les plateformes et les sites générant des revenus grâce à la publicité ciblée des véritables sources d’information ».
À Mirecourt, dans les Vosges, il a affirmé son intention de permettre des actions en justice « en référé » pour bloquer rapidement la diffusion de « désinformations » ou d’informations « préjudiciables » à l’honneur de certaines personnes sur les réseaux sociaux.
Cette réflexion, jusque-là plutôt discrète, a été récemment mise en lumière par le Journal du Dimanche, propriété de Vincent Bolloré, qui a accusé Emmanuel Macron de tendre vers une « dérive autoritaire ». Selon ce journal, « le président cherche à contrôler les médias qui ne partagent pas sa vision », dénonçant une possible « tentation d’un ministère de la Vérité ».
Le Miniver ou le label
La mention du « Miniver », un terme inspiré du roman dystopique 1984 de George Orwell, a été amplifiée par les médias affiliés à l’homme d’affaires conservateur, de CNews à Europe 1, qui semblent avoir été offensées par les critiques d’Emmanuel Macron concernant les « milliardaires » à la tête de médias « poursuivant des objectifs d’influence plutôt que d’information ».
Cette attaque a été reprise par des personnalités de droite. Jordan Bardella, président du RN, a exprimé sur CNews que « la volonté d’Emmanuel Macron de s’attaquer à la liberté d’expression traduit une tendance autoritaire, reflet de la solitude d’un homme… qui a perdu le pouvoir et cherche à le conserver par le contrôle de l’information ». Le dirigeant des Républicains, Bruno Retailleau, a également réagi sur X en déclarant que « aucun gouvernement ne devrait filtrer les médias ou imposer la vérité ».
En réponse à ces critiques, l’Élysée a publié un message sur X pour faire remarquer que « discuter de la lutte contre la désinformation engendre souvent la désinformation elle-même ». Un proche d’Emmanuel Macron a fait savoir : « On nous accuse de totalitarisme en déformant complètement les propos du président ».
La proposition de création d’un « label » émane des États généraux de l’information, dont le comité de pilotage avait recommandé en 2024 que les « professionnels de l’information » s’engagent dans une action similaire pour « restaurer la confiance » du public.
« Ni souhaitable, ni praticable »
Par ailleurs, Emmanuel Macron a affirmé qu’il n’appartenait pas au gouvernement de décider « ce qui constitue une information valide ou non », évoquant plutôt une initiative de labellisation proposée par l’ONG Reporters sans frontières en partenariat avec la Journalism Trust Initiative.
Un membre des États généraux de l’information s’est plaint auprès de l’AFP, en précisant : « Tout le monde manipule les enjeux », réfutant toute notion de « vérité étatique ». Les opinions sur la possibilité d’un « référé » judiciaire sont partagées.
Le président a même abordé la question de manière personnelle, en mentionnant qu’il avait été lui-même « personnellement » confronté à des fausses allégations, tout comme son épouse Brigitte, qui a été victime de rumeurs affirmant qu’elle était « née homme ». Il a déclaré : « Nous sommes totalement démunis » face à ce type de situation.
Cependant, l’avocat en droit des médias Christophe Bigot a commenté que cette initiative n’était « ni souhaitable, ni réaliste, ni utile ». Selon lui, « définir ce qui est vrai ou faux est extrêmement complexe, notamment dans l’urgence », rappelant qu’une loi antérieure sur la manipulation de l’information en période électorale, déjà soutenue par Emmanuel Macron, avait été « très peu appliquée » car considérée comme « impraticable ».
Cette controverse s’inscrit dans une lutte croissante pour défendre une « liberté d’expression » que certains jugent menacée, un combat notamment mené par les médias Bolloré, dans le prolongement de la défense du « free speech » aux États-Unis sous l’influence de l’écosystème trumpiste.
Le président a essayé de démystifier cette perception, en plaidant pour une régulation des réseaux sociaux et de leurs algorithmes qu’il décrit comme étant « le Far West et non le « free speech » ». Lors d’un discours à Toulouse, il a déclaré : « Dire n’importe quoi n’est pas la liberté d’expression ; c’est plutôt la loi du plus fort. »